28 March 2017

Guyane : Rendez-vous en terre inconnue

Découvrir de nouvelles espèces pour enrichir notre connaissance de la biodiversité : c'est le but des grandes expéditions naturalistes  prénommées « La planète revisitée ». Retour sur l'expédition réalisée en 2015 où les chercheurs se sont attaqués à la forêt amazonienne de la Guyane française.

 

                  

 

Deux ans de préparation, six tonnes de matériel aéroporté pour accueillir 76 participants isolés dans la jungle pendant trente jours, le tout pour un budget qui frôle le million d’euros. Il ne s’agissait pas de la prochaine saison de Koh-Lanta, mais d’une expédition naturaliste. Pour la cinquième fois en dix ans, le Muséum national d’histoire naturelle et l’ONG Pro-Natura ont monté une campagne d’inventaire de la biodiversité, « La planète revisitée ». Après le Vanuatu, le Mozambique, Madagascar et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, direction la Guyane française.

Alors que les scientifiques estiment que la moitié des espèces naturelles existantes auront disparu de la planète d’ici à une centaine d’années si le changement global continue sur sa lancée, ces deux institutions françaises se sont fait une spécialité de ces équipées dans le monde sauvage. Et quelles équipées ! Car découvrir de nouvelles espèces ne revient pas exactement à musarder le nez en l’air dans les coins reculés du globe. « On n’envoie pas les gens avec un filet à papillon au fin fond de la jungle : y transporter quelques tonnes de matériel et de chair humaine, ça demande de la préparation », résume gaillardement Olivier Pascal, directeur des opérations de recherche sur la biodiversité à Pro-Natura International, responsable de la partie terrestre de l’expédition guyanaise, lors d’une conférence de presse de mi-parcours.


 

 

L' objectif de la mission se trouve cette fois-çi dans le massif du Mitaraka, au milieu des monts Tumuc-Humac, près de la frontière brésilienne. Très peu d’humains ont mis les pieds dans cette région du Grand Sud guyanais, complètement isolée. Les chercheurs locaux l’ont eux-mêmes désignée aux responsables de l’expédition comme une zone probablement très riche, sous influence amazonienne, et sous-explorée. Ils estiment ainsi qu’en Guyane, avec environ 18 000 espèces d’insectes recensées dans le pays contre 100 000 attendues, le potentiel de découverte est de 80% à 90%. Le massif du Mitaraka en recèle sans doute une partie. Encore faut-il y aller. L’endroit est parfaitement inaccessible par la terre. Les rivières qui y mènent sont trop petites ou bouchées. « On a dû se résoudre à emmener tout le monde en hélico », résume Olivier Pascal. Et quand on monte une opération aéroportée d’envergure dans une forêt impénétrable et particulièrement inhospitalière, le mieux, c’est encore d’envoyer les militaires en éclaireurs.
 

Dans quelques semaines, une cinquantaine de chercheurs, dont une majorité d’entomologistes, seront à leur tour largués dans la nature avec matériel, abris et nourriture. Deux groupes aidés d’assistants, d’aides de camps, de cuisiniers et de médecins se relayeront. Chacun disposera de quinze jours pour dégoter insectes, vers de terre, amphibiens, serpents, poissons d’eau douce, mais aussi champignons du cru.
 

                                    

Il faudra encore des années pour rendre compte du travail réalisé . Car les équipées naturalistes ne s’arrêtent pas à la sortie de la jungle ou de l’océan. Depuis plusieurs jours, Philippe Bouchet et ses équipes sont ainsi enfermés dans leur « monastère de tri », une bâtisse isolée à Besse (Puy-de-Dôme), transformée en gare de triage pour les spécimens récoltés dans les eaux guyanaises.

C’est à partir de cette première étude fine que les chercheurs feront appel à d’autres spécialistes de la taxonomie. A ce stade, l’épopée ne fait que commencer. « En moyenne, entre la collecte du premier échantillon d’une espèce nouvelle sur le terrain et sa description scientifique, avec un nom latin, il faut compter vingt-et-un ans ! », se désole Philippe Bouchet. Par manque de spécialistes, certains échantillons doivent en effet attendre des années sur une étagère avant d’être étudiés. « Les gens se marchent sur les pieds pour découvrir des mammifères et des oiseaux, mais quand il s’agit des invertébrés, il n’y a parfois personne ! Alors on conserve l’échantillon dans nos collections jusqu’à ce que quelqu’un s’y colle ! », indique le scientifique. Sans parler d’un autre aspect des écosystèmes tropicaux : ils comptent de nombreuses espèces rares. Les inventaires approfondis comportent ainsi souvent beaucoup d’espèces nouvelles, mais un seul représentant par espèce. Pour que le spécialiste se prononce fermement, il attend parfois des années… qu’une autre expédition rapporte un autre individu.

 

                                  

 

Source :  Cécile Cazenave , extrait du magazine Terra Eco

Crédit photo: Xavier Amigo